Digital Realty s’offre Interxion : notre analyse en 6 points

Interxion a accepté l’offre d’acquisition de Digital Realty, la plus grosse opération de M&A jamais réalisée dans le secteur des datacenters et des interconnexions. Digital Realty devient ainsi le second opérateur européen de datacenters (et non pas le premier acteur mondial comme certains l’ont un peu rapidement affirmé), après l’intouchable Equinix.

La vente d’Interxion était évoquée depuis plusieurs mois, et en négociation depuis plusieurs semaines. C’est le numéro 2 américain des datacenters Digital Realty qui a remporté le morceau, avec une offre d’échange de 0,7067 action Digital Realty Trust pour une action Interxion. Ce qui valorise l’action Interxion à 93,48 dollars, alors que le prix de clôture retenu est celui de lundi 27 octobre, à 88,67 dollars.

C’est Morgan Stanley qui a piloté l’opération, qui aurait intéressé de nombreux prétendants, acteurs du secteur et fonds d’investissements, dont Blackstone, Digital Colony, ou encore KKR.

Bill Stein, CEO Digital Realty, continuera de diriger l’entreprise une fois la transaction finalisée, tandis que David Ruberg, CEO d’Interxion, dirigera la nouvelle entité sur la région EMEA. Le président de Digital Realty, Laurence Chapman, présidera la société fusionnée, dont le nouveau conseil d’administration aura neuf sièges attribués par Digital Realty et un par Interxion.

Que retenir de cette opération ?

1 – Interxion est le second acteur européen des datacenters, et son activité est exclusivement concentrée sur l’Europe. Sur les 53 datacenters que possède le britannique dans 11 pays, certains occupent des positions stratégiques, à Londres, Amsterdam, Francfort et Paris. Egalement à Marseille, où arrivent (et partent) les câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie, et bientôt vers l’Amérique Latine. Nous y reviendrons dans notre lettre d’information de novembre. Digital Realty, dont la présence en Europe était jusqu’à présent plutôt symbolique vers ses grands clients américains, signe son grand retour, au prix fort, mais dans les meilleures conditions de flux. Notons que 250 opérateurs internet et télécoms y sont présents.

2 – Le marché des datacenters hyperscales, tourné vers les grands acteurs du cloud et largement dominé par AWS, Azure et Google Cloud, a le vent en poupe. Ces derniers ont besoin d’infrastructures et d’interconnexions. A croire que les géants Equinix, Digital Realty ou encore Interxion existent d’abord pour ces autres géants, et après seulement pour les grands groupes. L’acquisition permet à Digital Realty de consolider son offre auprès de ses grands clients et de se préparer à la seconde étape : rattraper le retard acquis par l’Europe en matière de datacenters. Avec une économie comparable, les investissements européens dans le datacenter sont inférieurs de 40% à ceux des US.

3 – La consolidation du secteur est largement engagée, en particulier aux Etats-Unis. Entre 2017 et 2018, Equinix, Cyxtera, Peak 10 et Digital Bridge ont investi plus d’un milliard de dollars dans des opérations de M&A. Digital Realty a déjà réalisé plusieures des plus grosses opérations d’acquisition, aux Etats-Unis avec DuPont Fabros, ou au Brésil avec Ascenty. Equinix et Digital Realty représentent à eux seuls plus de 50% des batteries de serveurs en place. Le phénomène touche désormais l’Europe. Par exemple en France, Data4, OVH, Iliad, pour ne citer qu’eux, étendent leur empreinte. Par contre, lorsqu’un Microsoft ou un Oracle annonce l’ouverture de nouveaux datacenters, c’est généralement dans les espaces de colocation proposés par Equinix ou Interxion, pardon Digital Realty…

4 – La valeur d’actif massive du datacenter ne cesse d’augmenter. Ce n’est pas pour rien que de grands fonds d’investissements se positionnent sur les projets ou sur les acteurs existants. Une opération de M&A comme celle menée par Digital Realty, ou les ambitions émises par Equinix (financées par un fonds singapourien), ne pourraient être réalisées sans l’apport de fonds importants. Sur un marché de l’immobilier qui demeure fragile, le datacenter est un placement solide, sur le long terme, et qui rapporte. Vous connaissez beaucoup de datacenters qui ferment ?

5 – En corollaire de ce qui a été évoqué ci-dessus, la valeur boursière des opérateurs de datacenter augmente rapidement. Peut-être pas aussi rapidement que David Ruberg, CEO d’Interxion, l’aurait souhaité, il y a quelques semaine il déclarait que l’action Interxion devrait être cotée à plus de 100 dollars. La vente d’Interxion a fait l’objet de nombreuses rumeurs et de prises de position comme celle de David Ruberg, ou d’autres qui n’étaient en théorie pas liées à cet opérateur. Mais certainement orchestrées de l’intérieur… Elles ont cependant permis d’alimenter un flux de négociations qui a abouti à la valeur de rachat et au montant de 8,4 milliards de dollars.

6 – Les autorités européennes n’ont pas encore réagi à l’annonce. Nul doute qu’au moment où la souveraineté numérique de l’Europe est soumise à de nombreuses interrogations, le projet de M&A sera ausculté à la loupe. Et probablement retoqué, mais dans quelles conditions et avec quelle ampleur ? Rappelons que lors du rachat de Telecity par Equinix, soulevant un problème de concurrence la Commission européenne avait forcé ce dernier à vendre des parts de Telecity à… Digital Realty.

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